Restauration du retable de l’ermitage Saint-Ferréol à Céret

Poussière de bois, feuilles d'or et odeur de térébenthine. Sur les hauteurs de Céret, des mains expertes effacent les outrages du temps pour ressusciter l'art baroque catalan dans le secret de l'ermitage.

Publié le 7 août 2026

La lumière de fin d’après-midi écrase les toits de tuiles de Céret, mais ici, à trois cents mètres d’altitude, sous le couvert épais des chênes-lièges, l’air retrouve sa morsure. À l’intérieur de la chapelle, le silence n’est troublé que par le grattement sec d’un scalpel sur le bois centenaire. Une odeur âcre de solvant se mêle aux effluves tenaces de cire froide et de résine de pin. Le diagnostic était sans appel : attaques de xylophages, dorures ternies par les fumées de cierges, polychromie écaillée. Depuis plusieurs semaines, la restauration du retable de l’ermitage Saint-Ferréol mobilise des artisans d’art passionnés. Un chantier chirurgical, mené à huis clos dans la montagne, pour sauver la pièce maîtresse du patrimoine baroque cérétan.

⚡ En bref

  • Un chantier de restauration minutieux sur une œuvre baroque monumentale du XVIIIe siècle.
  • Utilisation de techniques traditionnelles : dégagement au scalpel, consolidation du bois et dorure à la feuille d’or.
  • L’ermitage reste partiellement accessible, mais la zone du chœur est sécurisée par des échafaudages.
  • Un projet financé par la ferveur locale, la municipalité et des souscriptions publiques.

L’ascension vers le sanctuaire : un rituel cérétan

On ne tombe pas par hasard sur Saint-Ferréol. Il faut le mériter. Depuis le centre-ville de Céret, la petite route grimpe rudement, serpentant entre les mas isolés et les restanques plantées d’oliviers. À mesure que l’on s’élève au-dessus de la vallée du Tech, le tumulte de la plaine s’efface. C’est ici, sur ce belvédère naturel battu par la Tramontane l’hiver et écrasé de chaleur en août, que les anciens ont érigé l’ermitage. Un lieu rude, massif, dont les murs de pierre sombre contrastent avec la flamboyance qui se cache à l’intérieur.

Le retable majeur qui trône dans le chœur est un manifeste de l’art roussillonnais. Haut de plusieurs mètres, il déploie une architecture complexe de colonnes torses – dites salomoniques – enlacées de pampres de vigne, de niches abritant des figures saintes aux visages expressifs, et de corniches lourdement ornementées. Mais avant l’intervention des experts, cette splendeur était devenue illisible. Le bois, asséché par les variations thermiques extrêmes du Vallespir, menaçait de ruine. L’or n’était plus qu’un vague reflet marron sous une croûte de saleté séculaire.

La clinique du bois : au chevet des saints de Catalogne

Le premier défi de ce chantier hors norme n’était pas esthétique, mais structurel. Le bois, essentiellement du pin à crochets issu des forêts locales, avait été colonisé par des générations de vrillettes. La structure portante, rongée de l’intérieur, devenait dangereusement friable. Les restaurateurs ont dû procéder à un traitement curatif par anoxie, privant d’oxygène les insectes xylophages, avant de consolider la matière.

« La structure était devenue poreuse comme une éponge. Avant même de penser à nettoyer ou à redorer, il a fallu stopper l’hémorragie, injecter des résines spéciales pour redonner une intégrité mécanique aux fondations de l’œuvre. Le bois de ces montagnes a une mémoire, on ne le brusque pas, on l’accompagne. »
— Marc, artisan ébéniste-conservateur

Sous les puissants projecteurs halogènes installés sur les échafaudages, les artisans travaillent dans des postures inconfortables, le visage à quelques centimètres des sculptures. Chaque pièce instable est refixée par infiltration de colle de peau de lapin chaude, une technique ancestrale qui garantit la réversibilité de l’intervention, règle d’or de la restauration moderne.

Le dégagement des polychromies : une archéologie de la couleur

Une fois le support stabilisé, commence le travail de titan du « décrassage ». Armés de cotons-tiges, de solvants savamment dosés et de scalpels de chirurgien, les restaurateurs retirent les couches successives de vernis oxydés et les repeints maladroits du XIXe siècle. Le geste est lent, hypnotique. Il faut dissoudre la crasse sans jamais attaquer la couche picturale originelle.

Soudain, sous le grisâtre, la lumière jaillit. Un bleu lapis-lazuli d’une profondeur inouïe apparaît dans les manteau de la Vierge. Les carnations des visages, autrefois terreuses, retrouvent la pâleur rosée et la vivacité voulues par les maîtres baroques. C’est une véritable archéologie de la couleur qui s’opère sous les voûtes de l’ermitage, révélant la palette vibrante des artisans catalans du XVIIIe siècle.

Le souffle de l’or : la maîtrise de l’impalpable

L’étape la plus spectaculaire reste la restauration des dorures. Le retable est un théâtre d’ombres et de lumières, conçu pour scintiller à la lueur vacillante des bougies. Pour combler les lacunes où l’or a disparu, les doreurs préparent d’abord une « assiette », un apprêt à base d’argile rouge – le bol d’Arménie – qui donnera toute sa chaleur au métal précieux.

Vient ensuite la pose de la feuille d’or 23 carats. La matière est si fine qu’un simple souffle trop appuyé la désintégrerait dans l’air. L’artisan la saisit avec un pinceau plat en poils de martre, chargé d’électricité statique, pour la déposer délicatement sur la surface humidifiée à l’eau encollée. Enfin, l’étape du brunissage intervient : à l’aide d’une pierre d’agate, la surface dorée est frottée avec force pour écraser l’or et lui conférer cet éclat miroir, ce brillant éclatant qui attire immédiatement l’œil dès qu’on franchit le seuil de la chapelle.

L’âme de Céret bat au rythme des aplecs

Ce chantier de restauration n’est pas une simple opération muséographique. À Céret, l’ermitage Saint-Ferréol est un sanctuaire vivant, viscéralement lié au calendrier et aux traditions de la population. Chaque mois de septembre, l’Aplec de Sant Ferriol rassemble les habitants qui montent à pied pour célébrer la messe, danser la sardane à l’ombre des micocouliers et partager des grillades.

« Mon grand-père montait déjà ici en espadrilles pour l’aplec. Voir ce retable retrouver sa lumière originelle, c’est comme si on nous rendait un morceau de notre propre histoire familiale. On vient surveiller l’avancée des travaux, on pose des questions. C’est notre patrimoine qui guérit. »
— Jordi, membre de l’association de sauvegarde de l’ermitage

L’investissement financier, lourd pour une commune de cette taille, a été rendu possible grâce à une mobilisation massive. Souscriptions publiques, dons d’anonymes, soutien de la Fondation du Patrimoine et des collectivités territoriales : c’est toute une vallée qui s’est liguée contre l’effacement de son histoire.

💡 L’astuce des locaux

Pour admirer les détails du retable en cours de restauration sans être aveuglé par les reflets des fenêtres, privilégiez une visite le matin, entre 10h et 11h. La lumière rasante d’Est pénètre par la nef et éclaire directement les dorures du chœur. Demandez aux bénévoles présents s’ils ont les jumelles de l’association : elles sont indispensables pour apprécier la finesse des visages sculptés sur la corniche supérieure, totalement invisibles à l’œil nu depuis le sol.

Un travail de longue haleine pour l’éternité

Le ballet des restaurateurs sur les échafaudages s’étirera encore sur plusieurs mois. La restauration d’un retable de cette envergure exige une humilité totale face au temps. On ne précipite pas le séchage d’une colle, on ne force pas le nettoyage d’une tempera fragile. Chaque jour, les artisans notent scrupuleusement leurs interventions dans un cahier de laboratoire, laissant une trace détaillée pour les générations futures qui, dans un siècle ou deux, devront peut-être à nouveau se pencher sur le chevet de l’œuvre.

En redescendant vers la ville, alors que la silhouette massive de l’ermitage disparaît derrière les pins, on prend la mesure de l’exploit. Ces artisans ne se contentent pas de nettoyer du bois ; ils ravivent un foyer spirituel et artistique qui veille sur le Vallespir depuis trois siècles.

Questions fréquentes

Quand la restauration du retable de l’ermitage Saint-Ferréol sera-t-elle achevée ?

Le chantier avance par phases successives, privilégiant la minutie à la rapidité. Les travaux principaux s’étaleront sur plusieurs mois, la date de fin dépendant des découvertes faites lors du dégagement des couches de vernis.

Peut-on visiter l’ermitage pendant les travaux ?

Oui, l’ermitage reste partiellement ouvert au public. Toutefois, l’accès direct au chœur est bloqué par des échafaudages pour protéger à la fois les œuvres en cours de traitement et les artisans qui y travaillent.

Comment participer au financement de la restauration ?

Une souscription publique est généralement coordonnée par l’association locale des Amis de Saint-Ferréol et la Fondation du Patrimoine. Des urnes de dons sont également souvent présentes à l’entrée de la chapelle.

L’odeur de la colle de peau finira par se dissiper, laissant place à nouveau au parfum sec de la garrigue et de l’encens. Le retable, lui, est reparti pour affronter les siècles. Pour aller plus loin et découvrir d’autres chapelles baroques ou abbayes romanes disséminées dans les montagnes environnantes, consultez notre guide complet du Vallespir (Céret, Amélie-les-Bains, Arles-sur-Tech).

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